Du miroir au transhumanisme

Le corps, cette “partie matérielle d’un être animé considérée en particulier du point de vue de son anatomie, de son aspect extérieur” a de tout temps été pris dans un dualisme à plusieurs facettes: le corps et l’esprit, l’esprit dans le corps, le corps qui commande l’esprit, l’esprit hors du corps, le corps-fardeau, le corps-objet, le corps-machine, le corps-prison, …

Ainsi pour Platon, l’esprit et le corps sont deux substances distinctes qui existent indépendamment l’une de l’autre. Pour Descartes, le corps est une machine au service de l’esprit, et par extension, de Dieu. Il faudra attendre Spinoza pour entrevoir le matérialisme du corps, qui sera parachevé par Nietzsche. (1)

Mais penser le corps actuel c’est aussi le comprendre dans son rôle de représentation. Mon corps parle pour moi, indique à autrui qui je suis et qui je veux être, il agit comme un marqueur social et culturel. Notre rapport au corps en dit long sur l’époque dans laquelle nous vivons: Celle de l’ère transhumaniste.

Miroir, mon beau miroir dis-moi qui est la plus belle? »

Nous avions, autrefois et pendant longtemps, le miroir comme unique outil pour scruter notre corps dans son ensemble, tel un outil de zoom/dézoom il était le seul instrument à nous donner une image directe de nous-même. Le miroir avait déjà un pouvoir déformant. En effet, ce que nous voyions dans le miroir n’était pas la réalité de notre corps mais une image modifiée de nous-mêmes (d’après l’exposition de la luminosité, le contre jour, la teinte du miroir, le sens de réflection inversée où la droite devient la gauche et vice-versa, etc). Et le seul fait de détourner le regard du miroir arrêtait de facto son effet déformant. Mais qu’attendions-nous quand nous nous mirions devant la glace? Peut-être recherchions-nous à être sous l’effet subtil du miroir.

Ensuite, l’évolution des technologies aidant, le miroir s’est transformé en appareil photo qui s’est transformé en caméra qui a vu apparaître les salles de cinéma, les télévisions dans les foyers. (2)

Je me permets un arrêt sur image concernant l’avènement de la télévision couleur dans l’intimité de chaque famille. Ce canal, est pour moi, un des éléments fondateurs de la culture de l’image. Dans un laps de temps relativement court, l’être humain a pu avoir accès à la représentation de dizaines, milliers, centaines de milliers de corps, qui sont autant d’images de corps modifiés.

A travers la lucarne de la télévision nous avons vu un enchaînement de corps parfaitement contrôlés sans se rendre compte que ce que nous voyions n’était pas des corps « parfaits » mais uniquement l’image de corps « parfaits ».

Et comme souvent dans l’Histoire, notre crédulité s’est vue manipulée à des fins dont nous ne mesurions pas encore la portée. Qui n’a pas en tête un indémodable spot publicitaire où une femme au foyer (à l’image on ne peut plus lissée) vanter les bienfaits d’une poudre à lessiver sur fond de maison idéale ?

Le pouvoir de la télévision a depuis longtemps fait ses preuves, il a influencé la perception de nos corps.

Le corps des réseaux sociaux

La révolution informatique et numérique n’a fait qu’accentuer ce mécanisme d’influence et, l’arrivée d’Internet a achevé notre manière de voir nos corps.

La Toile n’est autre qu’une mise en réseau mondiale d’êtres humains. Là où la télévision était un canal unidirectionnel (de l’émetteur vers le récepteur, de la chaîne de télévision vers le téléspectateur, de l’influenceur vers l’influencé), Internet lui est un canal simultané où l’émetteur est aussi le récepteur, l’influenceur est concomitamment l’influencé et le metteur en scène est simultanément le spectateur.

Le rapport au corps s’en est trouvé modifié puisque nous utilisons la technologie du virtuel pour exposer nos corps au monde entier, mais pas de n’importe quelle manière. Nous modifions notre propre image en la faisant passer à travers le filtre de nos normes culturelles et sociales pour que les autres internautes voient nos corps tels que nous voudrions qu’ils soient.

Les réseaux sociaux regorgent de ce mécanisme. Nous sommes tellement exposés à la culture de l’image que nous nous trouvons à un moment charnière où le virtuel s’entrelace avec le réel. Les corps réels s’hybrident avec les représentations du virtuel. Dès lors, il n’est plus étonnant de voir que la tendance chez certains jeunes est à la chirurgie esthétique pour être “comme sur la photo”. (3)

Le corps-hybride du transhumanisme

Nous continuons à voir le corps comme un fardeau qu’il faut maîtriser et améliorer. Comme nous l’avons vu, la technologie a influencé la représentation de nos corps au point de vouloir (et de pouvoir) les modifier réellement. Le transhumanisme est une étape supplémentaire dans ce soucis d’amélioration de nos corps. Qui doute encore qu’il sera prochainement possible de devenir des corps plus performants voire éternels ? Nous nous dirigeons vers une hybridation sans limite de nos corps.

Mais la technologie est-elle devenue cet horizon indépassable pour penser le corps?

Répondre par l’affirmative serait à nouveau faire preuve de crédulité. Certes, l’évolution des sciences permet de corriger les accidents de la vie (qui remettra en cause les bienfaits de la technologie quand celle-ci arrive à greffer une main à une personne handicapée ou à faire recouvrir la vue à un aveugle), elle nous facilite aussi la vie pour autant que nous ayons les moyens financiers d’y avoir accès, mais si l’on considère la technologie comme un objectif en soi, nous nous exposons à ne jamais nous satisfaire de notre corps. Ainsi quand notre corps 2.0 sera obsolète, il faudra passer à la version 3.0, sans jamais nous en contenter et nous ne serons foncièrement pas plus heureux dans un corps qui s’améliore comme on met à jour un programme informatique.

Il me semble que pour mieux vivre dans son corps, il est d’abord important de prendre pleinement conscience de ses potentialités naturelles, d’expérimenter par soi-même son fonctionnement subtil, de le ressentir, de prendre du plaisir à habiter entièrement son corps, de le redécouvrir chaque jour, de le considérer comme notre compagnon de vie.

Le transhumanisme est une évolution technologique qui doit se penser avec le corps et non contre ce dernier.


(1) MARZANO M., La philosophie du corps, Presses Universitaires de France, 2013

(2) Il existe évidemment la peinture mais j’ai volontairement décidé de l’exclure de mon raisonnement. La peinture suit un cheminement particulier dans l’Histoire tout en ne modifiant pas foncièrement mon raisonnement.

(3) https://m.huffingtonpost.fr/2018/03/03/ces-adorables-filtres-snapchat-pourraient-bien-cacher-un-phenomene-tres-pervers_a_23374548/

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