Lettres aux Tsars | Léon Tolstoï

1918. Vladimir Tchertkov, libéré de la censure tsariste, publie pour la première fois des documents inédits de son défunt ami Léon Tolstoï. Toute une littérature peu connue qui sera rééditée à la chute de l’URSS mais qui ne sera réellement remise au goût du jour qu’en 2005 (pour la version française) grâce au recueil : Lettres aux Tsars [1]. Analyse.

En dehors de la Russie, Tolstoï reste (presque) exclusivement connu pour ses romans cultes que sont Guerre et Paix ou Anna Karénine. Des oeuvres, si il fallait le rappeler, qui trouvent leur apogée de par leur réalisme dont l’auteur russe en était un des maîtres.

Une facette moins connue du grand public est, sans doute, ses correspondances avec les différents Tsars de l’époque:

« Votre Altesse Impériale,

Moi, homme insignifiant, obscur, faible et mauvais, j’écris une lettre à l’Empereur de Russie et je lui donne des conseils sur ce qu’il doit faire dans les circonstances les plus complexes et les plus difficiles qui aient jamais existé. » [2]

Des lettres sans concession où Tolstoï prend la défense des personnes subissant les injustices de l’autocratie russe comme les perquisitions sans fondement, l’escalade de la violence ou les déportations systématiques dans le Caucase. La plume de l’auteur russe savait prendre des positions socialement tranchées en s’adressant directement aux Tsars et en leur faisant part de ses griefs personnellement.

Le style épistolaire de Tolstoï est à des années lumières de celui du romancier. On ne s’adressait pas à un Tsar comme on s’adresse à une autre personne et Léon Tolstoï l’avait bien compris. Ainsi sa lettre du 22 août 1962 à Alexandre II est un modèle d’ironie où il critique, de long en large, les moyens de dissuasion tsaristes tout en faisant semblant de vouloir trouver les responsables qui commettent des injustices au nom du Tsar:

« Afin de savoir à qui reprocher ce qui m’est arrivé, je décide de m’adresser directement à Votre Majesté. Je ne demande qu’une chose : que les cas incitant à faire le grief d’injustice ne soit plus attribués au nom de Votre Majesté et que soient, sinon punis du moins démasqués les coupables d’avoir abusé de ce nom » [3].

Parmi les différents documents (car il n’y avait pas que des lettres), un court pamphlet a retenu mon attention: Celui appelé Nicolas Palkine.

Il s’agit de l’histoire d’un vieux soldat qui revient sur les faits marquants de sa vie où il a été autant bourreau que victime.

Les détails de ce pamphlet montrent à quel point l’effet de meute et le fait de ne pas penser par soi-même conduit l’Homme vers la cruauté sans une once de repentir. On retrouve ici le réalisme tolstoïen au service d’une réflexion sur la négation.

« Et quand je lui ai demandé si sa conscience ne le torturait pas à cause de ces actions, il ne m’a carrément pas compris. C’était la guerre, on nous en avait donné l’ordre; c’était pour le Tsar et pour la patrie. Ces choses-là, d’après lui, non seulement n’étaient pas mauvaises mais il considérait que c’était des actes de vaillance, des bonnes actions qui rachetaient ses péchés. Le fait d’avoir ravagé et massacré des enfants et des femmes innocents, d’avoir fusillé et perforé des gens à la baïonnette, […] tout cela ne le tourmentait pas; c’est comme si cela ne le concernait pas. Comme si ce n’était pas lui mais quelqu’un d’autre qui avait fait cela. » [4]

Le pamphlet met au coeur de la réflexion notre rapport au passé et au déni de celui-ci. Comment le passé peut-il passer si nous n’avons même pas conscience qu’il ait eu lieu?

Un questionnement on ne peut plus actuel à l’heure où certains raisonnements, emplis de déni, (re)font le lit de l’extrémisme, Tolstoï avait cette clairvoyance pour saisir les mécanismes classiques qui mènent à l’oppression et aux guerres. Nicolas Palkine en est un des meilleurs exemples.

Mais alors pourquoi ces lettres, articles, contes, nouvelles, pamphlets, sont-ils si peu connus du grand public encore maintenant me direz-vous?

Mon avis est que ces documents sont trop souvent enrobés d’une couche de réflexion chrétienne. Là où le développement argumenté est digne du réalisme tolstoïen, les solutions et conclusions ne le sont pas du tout.

Le tourment central de la vie de Tolstoï était la quête de sens vis-à-vis de Dieu. et cela a pris le pas sur sa clairvoyance. On sent que le comte russe n’a pas tranché de manière définitive la question religieuse et qu’il s’emmêle les pinceaux dans son argumentaire métaphysique.

Enfin, ces Lettres aux Tsars ont le mérite de lever un coin du voile sur les idéaux de l’écrivain russe et de comprendre, au travers de documents inédits, pourquoi Léon Tolstoï est un visionnaire toujours d’actualité.

“Régner et gouverner n’est pas possible sans corrompre et abêtir le peuple”.


[1] Léon Tolstoï, Lettres aux Tsars, Alban éditions, 2005, 191p.

[2] Ibid., p.21.

[3] Ibid., p.17.

[4] Ibid., p.47.

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