Anna Karenine | Léon Tolstoï

En amour, il n’y a pas de plus ou de moins. J’aime ma fille d’une façon et celle-ci d’une autre.

Anna Karenine


C’est en refermant ce classique de la littérature que l’on se rend compte à quel point Tolstoï a créé une oeuvre complète.

De par l’histoire premièrement. On est directement plongé dans le quotidien de trois couples de l’aristocratie russe du XIXème siècle qui ont des problèmes indémodables: L’égo, les conventions sociales, l’infidélité, la jalousie, la passion, etc.
Tolstoï croque avec précision la personnalité de chaque personnage et la met en perspective dans le couple qu’il représente. Ainsi:

  • Daria qui a été trompée par son mari (Alexis Alexandrovitch) lui pardonne mais se contraint elle-même à la résignation de sa situation puisqu’elle sait qu’il recommencera. Elle restera avec son mari par convention.
  • Lévine (qui se marie avec Kitty après un premier refus) est pleinement conscient qu’il restera le second choix de Kitty. Il ne pourra s’empêcher d’avoir des accès de jalousie soudain.
  • Enfin Anna (mariée à Alexis Karénine) tombe en pâmoison pour le jeune Vronski et prends tous les risques pour partager sa vie. De part sa situation compliquée (ou de sa nature intrinsèque) elle n’arrivera jamais à dépasser le seuil de la passion.

Tout au long du livre, Tolstoï s’immisce avec réalisme et clairvoyance dans la vie de ses personnages. Chaque phrase s’agence de manière naturelle avec la suivante tel un fil de soie que l’on déroule doucement mais sûrement. Là où d’autres se seraient essoufflés à faire des ronds de jambe sur deux cents pages, Tolstoï décrit uniquement la vie telle qu’il la ressent sur plus de huit cents pages, ainsi écrit-il, par exemple :

« Stéphane Arkadievitch prit son chapeau, s’arrêta un moment, réfléchissant, et se demandant s’il n’avait rien oublié. En fait, il n’avait rien oublié, sauf ce qu’il désirait oublier, sa femme ».

La force d’une telle phrase est la simplicité avec laquelle Tolstoï décrit une situation sans artifice, sans pathos, sans circonvolution, sans grandiloquence dramatique. On se retrouve pris au cœur même de l’action, dans la peau du personnage. L’écriture d’Anna Karenine est dans l’être et non dans le paraître pour être.
Voici un autre passage qui montre que Tolstoï pouvait dire l’essentiel en quelques-mots:

« La comtesse avait l’habitude d’écrire deux ou trois billets par jour à Alexis Alexandrovitch. Elle aimait ce procédé de communiquer, à la fois élégant et mystérieux, qualités qui manquaient à leurs rapports habituels ».

En faisant l’économie des mots, Tolstoï dit presque tout: Il décrit, montre ce qui était caché, révèle les attentes d’une personne et permet au lecteur de se projeter dans la relation de la comtesse et d’Alexis. Il suffit d’ouvrir le roman à n’importe quelle page pour comprendre ce qu’est le réalisme tolstoïen: pas de fioritures mais une envie de dire totalement les choses.

Bien plus qu’une histoire d’amour, Anna Karenine est aussi une immersion dans la vie russe de l’époque grâce à Lévine qui n’est autre que le pendant romanesque de Tolstoï [1]. Une des scènes phares du roman est le moment où Lévine décide de faire voler en éclat une convention sociale et de troquer son costume de propriétaire contre celui de paysan afin d’aider les serfs dans les champs [2]. Il y découvre la beauté du geste manuel, les bienfaits pour le corps et l’esprit de faire une activité physique à l’extérieur, la sagesse pratique de ces femmes et hommes qui travaillent la terre. (Ce moment prend une dimension particulière quand on sait que Tolstoï prônait l’émancipation de serfs avant l’abolition du servage en 1862).

De plus ce passage de Lévine dans les champs contient une réflexion saine sur l’apaisement de l’esprit grâce à une vie simple. Quand il sera dans les champs, il fera fi de ses tourments, où il se sentira libéré de tout poids psychologique. Cet instant est, pour moi, à mettre en perspective avec nos vies modernes. La technologie numérique a envahi nos vies pour le meilleur et souvent pour le pire, nous sommes sollicités en permanence: téléphones, tablettes, montres connectées, réseaux sociaux, e-mails, notifications, buzz, vidéos, filtres photo (et donc possible schizophrénie de l’image de soi), etc. Cette pollution mentale fait que nous sommes comme Levine en dehors des champs, sans plus aucun recul sur nos situations respectives. Et tout comme lui, nous devons nous reconnecter, non pas à nos smartphones, mais le plus souvent possible à une vie simple.

Anna Karenine est aussi une critique de l’aristocratie russe oisive et enfermée dans ses conventions sociales pour ne pas faire face au réel. On y voit des dépressions amoureuses être prises pour des débuts de tuberculose confirmée par le médecin en personne, des couples publiquement bien sous tous rapport alors que dans les faits les infidélités sont légion ou encore l’utilisation de l’argument ultime de Dieu et de la religion pour ne pas affronter des problèmes pourtant terre à terre.

D’ailleurs l’épisode où Alexis Karenine s’en remet à un maître spirituel pour savoir si il doit divorcer d’Anna n’est pas sans rappeler l’histoire (bien réelle elle) qui se déroulera plus tard lors de la chute du dernier tsar de Russie, Nicolas II. Ce dernier et sa femme étant dans le désarroi avec la maladie de leur unique fils décident de consulter l’énigmatique et charismatique Raspoutine pour la guérison de leur fils. De ce jour jusqu’à l’assassinat de Raspoutine, la famille ne prendra plus aucune décision nationale sans l’avis du maître spirituel [3].
A l’instar de Nicolas II, Alexis Karénine au lieu de prendre une décision en son âme et conscience préfère qu’un autre prenne la décision à sa place. Astuce magique pour se dédouaner de ses responsabilités.

Dans sa critique fine de l’aristocratie russe, Tolstoï se permettra aussi de se moquer ouvertement du processus d’élection des personnes gouvernant les territoires. Les candidats, appartenant uniquement à la noblesse russe, s’élisaient entre-eux dans une atmosphère alcoolisée au point de sortir les électeurs les plus ivres de la salle pour en faire entrer d’autres à peine moins pris de boisson [4]. Tous n’étaient là que pour se placer vis à vis du futur élu et d’obtenir les faveurs de sa part. Seul Levine, pourtant aristocrate lui aussi, restera dubitatif face à cette mascarade.

Enfin, le personnage central, Anna Karenine, tient plusieurs rôles. D’abord celui de la femme fatale qui attire les convoitises. À ce titre elle n’est pas sans rappeler une autre héroïne de la littérature russe: Nastassia Filippovna dans l’Idiot de Dostoïevski . Tout comme elle, Anna sera prise en étau entre deux hommes, entre ce qu’elle peut faire et ce que la convention sociale lui interdit de faire, entre son amour pour un homme et son désir d’émancipation qui sera finalement acté par une fin tragique.

Anna Karenine est une féministe. Le fait de quitter son mari pour vivre avec Vronski va totalement à l’encontre des mœurs de l’époque. Elle ose partir avant de demander le divorce, elle se montre parfois en société en sachant que la réprimande sera sévère même si certaines femmes approuvent son courage de vivre pleinement sa passion [5].
Elle paiera sa liberté au prix fort puisque les règles de bienséance de l’époque voudront qu’elle ne pourra plus voir son fils et qu’elle vivra recluse dans l’espoir que son mari autorise le divorce (chose qui n’adviendra jamais).

Anna Karenine avait des troubles psychologiques mais était-ce à cause de sa vie à l’écart du monde où habite son fils ou de sa passion dévorante pour Vronski?
Un peu des deux, serai-je tenté de répondre, car Anna est sujette à des crises aiguës de jalousie reprochant à Vronski de ne pas être en permanence avec elle mais qui pourrait se sortir psychologiquement indemne d’une situation où il est impossible de voir son fils et de se tenir à l’écart telle une pestiférée ?
Anna était dans l’Éros mais la société l’a obligée à s’y complaire jusqu’au drame final.

Tolstoï aura écrit un roman qui a l’audace de parler de tout ou presque et qui, si on enlève les crinolines et les mazurkas, n’a pas pris une ride. Le réalisme tolstoïen a encore de beaux jours devant lui tant il trouve un écho dans bien des problématiques actuelles mais qui sont, en fait, … aussi vieilles que le monde.


N.B. Il est, pour moi, important de finir cet article sur une vérité encore trop peu répandue. Léon Tolstoï autorisait son épouse à relire et à modifier ses écrits avant publication. Anna Karénine est donc aussi l’œuvre de Sofia Tolstoï [6].



[1] https://fr.rbth.com/histoire/79113-photos-de-leon-tolstoi

[2] Léon Tolstoï, Anna Karénine, Presses de la Renaissance, 1968, p.206.

[3] https://www.herodote.net/30_decembre_1916-evenement-19161230.php

[4] Léon Tolstoï, Anna Karénine, Presses de la Renaissance, 1968, p.534.

[5] Ibid., p.498.

[6] Sofia Tolstoï, Ma vie, Editions des Syrtes, 2010.

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2 réflexions sur “Anna Karenine | Léon Tolstoï

  1. Je suis ravie de lire cette chronique belle et complète sur l’un de mes romans favoris. Le livre peut en faire hésiter plus d’un mais les parallèles (avec l’histoire ou nos vies actuelles) décrits dans l’article donnent véritablement envie de (re)découvrir ce livre, qui est simplement un chef-d’oeuvre ! Merci, et bonne continuation !

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  2. Merci à vous!
    Anna Karénine est l’un des romans les plus complets de la littérature russe qu’il m’ait été donné de lire. Il y a tant à dire sur cette fiction. Je trouve d’ailleurs qu’Anna Karénine permet d’aborder les autres classiques de la littérature avec avec un nouvel éclairage.

    Aimé par 1 personne

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